ALAUNE

 

LA CHARTE DE L’ENVIRONNEMENT
ENJEUX ET PERSPECTIVES
par Yves-Noël GENTY

 

Nous avons la satisfaction qu’un des grands débats publics actuels en France (avec la décentralisation et la réforme des retraites) touche à l’environnement. Il a été marqué par les assises de Nantes du 29 janvier 2003 en présence du Président de la République.

Il s’agit de se doter d’une charte de l’environnement dont les principaux éléments auraient valeur constitutionnelle.

Le débat a trait à la méthode (texte dans le préambule ou adossé dans une charte, inscription des grands principes dans le texte constitutionnel…) mais se focalise sur les grands principes qu’elle doit contenir :

Me Yves-Noël Genty


Certains de ceux-ci ne posent pas de difficultés :

  • La prévention - large convergence : le préventif est moins coûteux que le curatif - à condition que les moyens suivent…
  • L’intégration de l’environnement dans l’ensemble des politiques publiques - C’est de plus en plus le cas.
  • La participation - Elle revêt un double aspect :
    • la concertation en amont. L’A.V.Q.V. assure en Vendée un rôle particulier en la matière par sa participation à la quasi-totalité des commissions et instances de concertation.

    • mais également l’éducation à l’environnement au cours de la scolarité, qui reste largement à inventer, ne serait-ce que par la sensibilisation des jeunes à la richesse patrimoniale et naturelle.

Deux autres principes posent par contre des difficultés.

Je voudrais les évoquer ici à la lumière des deux alertes écologiques que vient de connaître la Vendée : la pollution des côtes par le « Prestige » et la mortalité des abeilles causée par le « Régent » et le « Gaucho ».

1 - LE PRINCIPE POLLUEUR-PAYEUR

Ce leitmotiv des « verts » se traduit par deux réalités :

A - Faire payer aux acteurs le coût d’atteintes majeures à l’environnement.

Des exemples :

TOTAL - - - - - -- - - > ERIKA
AGRICULTEUR - - - > Nitrates ou pesticides

B. - Légitimer le principe de contributions régulières, type redevance des agences de l’eau

  • Si le principe a le mérite de l’efficacité, j’y vois pour ma part un risque majeur : celui de la déresponsabilisation des intéressés qui peuvent concevoir la taxation financière comme une sorte de droit à polluer. Cf. la doctrine américaine du marché du carbone : on achète un permis de polluer négociable en dehors de tout jugement de valeur.

  • Il serait certainement utile d’inscrire la notion de « non-pollueur - non-payeur ». Le coût considérable des plans polmar payés par le citoyen le justifie de façon éclatante.

  • Mais au principe pollueur-payeur, il faut préférer le mécanisme « responsabilité écologique - réparation des dommages », c’est-à-dire tout sauf une redevance, une taxe additionnelle chère à nos élites qui permettent de se procurer des ressources à bon compte et dédouanent à bon marché les pollueurs de tous ordres.

 

2 - LE PRINCIPE DE PRÉCAUTION

  • Principale source de blocage lors des travaux du comité de la charte où deux tendances se sont affrontées.

    Ce principe n’a pu émerger qu’à la faveur d’une évolution majeure dans la relation entre l’individu et le risque.

    • Dans le comportement de nos prédécesseurs, il y avait dans la perception de la vie, de ses dangers, de ses risques, une place faite à la fatalité.

    • Cette attitude passive face au risque a tendance à disparaître.

    • N’est accepté ou toléré aujourd’hui que le risque connu et établi.

  • Dégagé dans les années 80 par le droit international de l’environnement (apparu en 1985 dans la convention de Vienne sur la protection de la couche d’ozone), il a depuis été intégré au droit communautaire, puis au droit positif français avec la loi Barnier du 2 février 1995.

    Une définition - article L. 110.I.II du code de l’environnement : « Le principe de précaution, selon lequel l’absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l’adoption des mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l’environnement à un coût économiquement acceptable. »

    Ce principe de comportement, contrairement à l’idée reçue est un principe d’action. Il ne s’agit pas de dire : « dans le doute abstiens-toi » mais « dans le doute mets tout en œuvre pour agir au mieux. »

    Concrètement, la mise en œuvre de ce principe se traduit par trois niveaux de pratiques :

    a) l’existence de processus et de procédures à suivre, avec renforcement des mesures de police (ex : accumulation des tests avant mise en œuvre d’une installation ou mise sur le marché d’un produit ; traçabilité de produits, etc…)

    b) la création d’institutions de contrôle plus ou moins indépendantes. Elles remplissent une fonction d’alerte, de veille, d’expertise : institut de veille sanitaire, agence française de sécurité sanitaire des aliments, agence française de sécurité sanitaire des produits de santé, etc…

    c) la forme considérée comme la plus achevée de l’édifice est la création de fonds d’indemnisation des victimes, c’est-à-dire la prise en charge par la collectivité des dommages, en dehors de la reconnaissance d’une faute : c’est le triomphe de la socialisation du risque.

  • Sida, amiante, vache folle, F.I.P.O.L.…

Ce procédé a une vertu : permettre l’indemnisation. Mais il porte en lui-même le constat d’échec du principe de précaution. Même mécanisme pervers que pollueur-payeur.

  • L’affaire « Régent » est l’illustration parfaite de l’échec du principe de précaution. On pourrait parler d’un principe d’imprécaution du gouvernement, ce qui est paradoxal à l’heure où ce dernier fait de la charte un objectif symbolique.

Avec les pollutions maritimes et l’indemnisation sans faute par le F.I.P.O.L., nous percevons les limites de l’indemnisation collective : dans l’esprit public, le règlement du préjudice par la société elle-même (représentée par un organisme sans visage) exonère en grande partie la responsabilité de l’auteur.


On a présenté la responsabilité pour risque comme une évolution achevée, moderne, de notre évolution sociale. De nombreux signes montrent qu’il s’agit peut-être d’une régression inconsciente, celle de ne pas voir le problème en face, qui mesure la responsabilisation des acteurs non pas en fonction des risques collectifs assumés mais des fautes personnelles commises.
Le débat actuel sur le principe de précaution porte donc un enjeu considérable, qui engage, au-delà des mots, des valeurs fondatrices que l’A.V.Q.V., depuis sa création a toujours défendues.

Les sophistications juridiques ne doivent pas aboutir aux confusions mentales qui prospèrent en la matière.

Il serait un comble que la Constitution, notre loi fondamentale, participe à leur sacralisation.


Yves-Noël GENTY